Commençons par une sorte d’injonction : « La question n’est pas de savoir si l’IA fait partie de votre avenir, mais plutôt comment vous pouvez contribuer à façonner son avenir. » Autrement dit : « ne ratez pas le train de l’IA, sans laquelle il n’existe pas d’avenir ! » Une nouvelle espèce est née, qui mérite toues les attentions et une sorte d’adoration. Nous assistons à un nouvel engouement pour un instrument, comme pour l’électricité en 1900, l’atome en 1950, et le web en 2000.
Un peu de réflexion montre que le simple fait de parler d‘IA (intelligence artificielle) entraîne les spéculations les plus délirantes. Car « intelligere » c’est discerner, distinguer ; ce dont sont capables tous les êtres vivants, sous peine de disparaître. Chacun possède l’intelligence voulue pour subsister : suivre une piste est aussi « intelligent » que calculer la trajectoire d’une navette spatiale. Et l’ « artificiel » vient de artifex, qui désigne l’adresse, l’habileté, et qualifie tout artisan. Qui n’est pas forcément humain : une toile d’araignée est artificielle. Opposer naturel et artificiel est d‘abord la marque d’une opposition – imaginaire – entre l’homme et le reste de la nature. L’expression « intelligence artificielle » est donc plutôt bizarre, car l’intelligence est toujours artificielle, c’est-à-dire utilise des artifices, fait appel à l’habileté, et spécialement à des performances intellectuelles.
Lesquelles sont survalorisées depuis que Galilée a émis l’idée que « la Nature est un livre écrit en langage mathématique ». Condorcet, 200 ans après Galilée, estime qu’on pourra un jour prédire le futur de l’espèce humaine. Ensuite, l’idée de la « calculabilité » du monde s’est transformée en une science du calcul automatique : l’informatique. Avec Church, Turing et von Neumann, la machine à calculer devient machine à symboliser, grâce à des « procédures mécaniques » ou « algorithmes ». Symboliser étant supposé être le plus haut niveau de la pensée, on aboutit aux « machines pensantes ». En 1970, Herbert Simon, un des créateurs du terme « IA » écrit : « Dans trois à huit ans nous aurons une machine avec l’intelligence générale d’un être humain ordinaire ». Cela ne veut rien dire : qu’est-ce qu’un « être humain ordinaire » ? « Ordinaire » : où ? quand ? comment ?
Dans les années 1980 et 1990, on a cru que des « systèmes experts » allaient prendre des décisions majeures : échec. Puis on a misé, par exemple, sur la reconnaissance vocale : succès mitigé. Même si certains spécialistes parlaient d’IA, les usagers de l’informatique parlaient de logiciels, d’algorithmes, etc.
Puis, en une décennie, des super-ordinateurs (très puissants, très rapides, avec l’accès à d’immenses bases de données) ont réalisé des exploits, tels que battre des humains à des jeux d’érudition, au Go, réussir des épreuves d’accès à une université (lecture, écriture, calcul), etc.
Puis c’est « l’envol » de l’IA, avec l’arrivée, en 2022, des « agents conversationnels » tels que ChatGPT, utilisé 100 millions de fois en deux mois, puis compte 400 millions d’utilisateurs actifs chaque semaine, en 2025.
D’où des propos délirants, comme ceux de Vernon Vinge : avant 2035, les ordinateurs vont devenir des milliers, voire des millions, de fois plus intelligents que les humains. Pour parer à la menace potentielle, certains suggèrent de construire une « IA gentille ». C’est oublier ou occulter que les ordinateurs ou les robots ne vont qu’exécuter les ordres des humains. Les auteurs de science-fiction, tels qu’Asimov ou Clarke, l’ont montré depuis longtemps.
Revenons à ChatGPT. Ce n’est pas « juste un simple chatbot, c’est un acteur majeur qui continue d’évoluer et d’influencer notre façon d’interagir avec l’IA. » Encore une phrase absurde : Je me sers de mon téléphone ; je n’interagis pas avec lui.
Que veut dire « GPT » ? Les transformateurs génératifs pré-entraînés (Generative Pretrained Transformers ou GPT en anglais) sont un type de grand modèle de langage. Qu’est-ce qu’un grand modèle de langage (LLM) ?
C’est « une technologie d’IA avancée qui se concentre sur la compréhension et l’analyse de texte. Les LLM sont capables de saisir les complexités du langage naturel. Pour ce faire, ils ont besoin de beaucoup de données d’entraînement, telles que des livres et des articles, afin d’apprendre comment fonctionne le langage naturel. »
Le « pré-entraînement » de ChatGPT consiste à prédire, à partir d’un texte donné, la séquence suivante (token) : un mot, un signe de ponctuation.
ChatGPT et ses semblables (quelques dizaines) soulèvent des craintes et des espoirs excessifs, parfois relayées par les médias.
Un exemple, qui nous concerne tous, avant la rentrée scolaire !
Télérama du 27 août 2025 (un dossier consacré à l’IA) : « Les devoirs se font désormais tout seuls ! Nul besoin de piocher à droite et à gauche sur Internet, il suffit d’entre dans ChatGPT un sujet de rédaction, un exercice de math, un QCM d’histoire et hop ! l’algorithme crache une copie. » Bref, l’élève est passif !
En sens inverse : « Jamais jusque-là une technologie n’avait amené les élèves à interroger de manière aussi frontale le sens de l’école. » affirme un chercheur de l’INRIA.
Réaction du Snes-FSU : « Concevoir nos propres séquences, évaluations et corrections est cœur de notre métier. » Je croyais que le « sens » de l’école et le « cœur » de ce métier était d’élever les « élèves ».
Depuis 2022, le terme « IA » supplante tous les autres dès qu’il s’agit d’informatique. On la voit partout et il est obligatoire d’en parler (une « révolution »), comme il est, depuis 20 ans, obligatoire de parler de « durable » pour la production de tout bien ou service.
L’ « IA » est donc devenue un « partenaire », voire un « maître » ou un « tyran ». C’est oublier que les IA ne font qu’exécuter des instructions, y compris celles de simuler des conversations. Si un ordinateur gagne des parties de Go, il ne s’en réjouit pas. Il ne sait pas qu’il joue au Go, qu’il existe un univers des jeux de combat et des jeux en général, ou une espèce humaine qui aime jouer. Il est sans contexte, sans histoire, contrairement à tous les vivants.

